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Le Dr Lecter n'a pas fini de nous hanter, et son auteur de nous troubler...
L'auteur n'y peut rien mais c'est ainsi : impossible de lire son livre sans être regardé entre les pages par Anthony Hopkins, le délicieusement terrifiant héros du Silence des agneaux.
Il est le genre de monstre dont le lecteur tombe amoureux, d'un complexe et d'un génie sophistiqué avec un esprit totalement étranger. On ne peut éviter d'être intrigué par un meurtrier d' une chevalerie intrinsèque, un personnage qui défie la classification. Il nous paraît de son rendu de l'homme et donc moins d'un méchant.
Et voilà, un jour je me suis retrouvée en face du Dr Lecter en lisant le roman de Thomas Harris, il donnait la réplique à Clarice Starling, d'une voix douce et précise, subtile et raffinée, et je suis tombée sous le charme. Vous me direz, dans Le Silence des Agneaux, il avait plutôt le beau rôle, le mauvais étant dévolu à Buffalo Bill, le tailleur de ces dames. Il était l'adjuvant fascinant, le poseur d'énigmes, l'interlocuteur privilégié qui mettait en lumière la part fragile de l'étudiante Clarice Starling. Son côté menaçant était là sous forme de halo. Dans Hannibal, un des personnages fera la comparaison avec La belle et la Bête. Lecter est bien la bête s'humanisant au contact d'une jeune femme friable. Il est la bête parce qu'on nous le dit, mais sa nature sauvage n'est que très rarement montrée. Le docteur Chilton tend à Clarice une photo qu'on imagine épouvantable, alors qu'elle va rencontrer "Hannibal le cannibale" : une infirmière dont il a dévoré le visage alors qu'elle prenait son pouls. Mais nous, spectateurs, n'imaginant que le visage choqué de la jeune femme, la peur qui s'empare d'elle à l'instant de cette première rencontre. De la même manière la tension qui entoure Clarice, les consignes de sécurité énoncées une à une, l'atmosphère angoissante de ce souterrain de la prison où sont gardés les détenus les plus dangereux, toute cette mise en scène vise à nous rappeler que c'est un monstre qui attend derrière la paroi de verre.
Un monstre qu'on ne peut approcher qu'avec une extrême méfiance. Et désormais chaque mot, chaque geste, chaque lueur passant dans les yeux du docteur Lecter nous mettront en état d'alerte, seront enregistrés, décryptés. Nous nous attendons à des chausses-trapes, nous prenons petit à petit la place de Clarice, jeune recrue envoyée en première ligne par Jack Crawford, son patron au FBI, dans un but encore opaque.
Dès lors, la menace que représente Hannibal va prendre toute sa densité, car elle réside dans le pouvoir de ses mots, la finesse de ses analyses psychologiques, son aptitude à incarner l'homme du monde en dissimulant la bestialité la plus révulsante, le recul de la civilisation à travers le tabou joyeusement assumé du cannibalisme. Il peut s'entretenir de l'art florentin, et l'instant d'après prendre plaisir à raconter qu'il a mangé le foie d'un employé du resensement avec des fèves au beurre. Esthète et repoussant, sensible, délicat, bien élevé et cruel, tel est Hannibal. Entre l'agent Starling et lui se joue une partie d'échecs. On pourrait imaginer Lecter en chat et Clarice en souris, mais en réalité les rôles s'inversent régulièrement. Acceptant de se confier, la jeune femme acquiert un pouvoir sur le monstre, le rendant sensible à elle, capable d'empathie.
Dans le volet suivant, Hannibal, Mason Verger se servira d'elle comme leurre pour attraper le cannibale.
Clarice Starling est devenue le talon d'Achille de Lecter. Entre eux continue la valse entre fascination et horreur, tentation amoureuse et instinct prédateur. Le Silence des Agneaux surprenait les yeux brillants de larmes du tueur écoutant Clarice confier un douloureux souvenir d'enfance. Dans Hannibal c'est sur le visage de la jeune femme que les larmes coulent. La Bête pourrait recouvrer son humanité perdue pour l'amour de la Belle. Ce qui est fixé ne peut être défait. Même si le goût du sang lui est aussi précieux que la grande musique, la littérature, la peinture, les raffinements de la culture européenne.
La spécificité d'Hannibal Lecter est donc d'incarner, l'impossible alliance de la civilisation et de la barbarie choisie. Ses talents de psychiatre ont développé son acuité, son observation des autres, Il manipule ses patients, dévore ceux qu'il méprise, ceux qui offensent son "bon goût".
Car le docteur Lecter est un médecin brillant et dévoyé, un homme sensible et cruel à la fois, aussi humain qu'il va loin dans l'inhumanité. Son humour est féroce, carnassier derrière une apparente douceur, une délicatesse dans le choix des mots. Dans Le Silence des Agneaux, Hannibal représente l'ambiguitë : l'histoire le plaçe en position de héros positif tout en suggérant en contrepoint sa nature monstrueuse. Par la suite on le voit livré à ses pulsions meurtrières, son raffinement créatif s'épanouissant dans la mise en scène de ses crimes. Cependant, alors qu'il est confronté à Mason Verger, bête encore plus repoussante (ironiquement la monstruosité de Verger a été "perfectionnée" par Lecter lui-même), Lecter redevient le héros positif que le spectateur veut voir gagner. Au "mangé" avide de vengeance nous préférons le mangeur et sommes prêts à l'instituer justicier et (comble d'ironie !) gardien des valeurs humaines et morales... Cependant, comme le destin d'Hannibal est de nous laisser intranquilles et fascinés.
Et si ce tueur peut paraitre terrifiant pour certain c'est justement parce qu'il est l'entre-deux irréconciliable entre la normalité, la sensibilité la plus évoluée de l'homme, et la barbarie jouissive que nous ne pouvons regarder en face.
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